La nuit canadienne

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Lac Gauthier. Janvier 2013. 

Et puis il aura fallu Yvon Rivard, ce matin dans Le Devoir, pour rompre cette dernière digue de mes résistances; pour me pacifier en me rouvrant par le ventre et comme on tranche de soi-même un membre de son corps (ou peut-être comme on coupe le cordon ombilical qui nous relit à la mère patrie).

Si le coureur des bois ne connaissait plus de frontière, si rien ne le séparait d’amblé de ce qui lui venait, si rien ne le séparait par avance de ce vers quoi il allait, c’est qu’il était déjà toujours seul et apatride. L’unique raison pour l’unir ou le séparer des gens était la sienne d’homme seul allant sur une terre où l’ami autant que l’ennemi se mesurait à la force des appétits de l’individu.

Solitude du coureur des bois, le grand errant américain, lui qui avait laissé derrière femmes et enfants, familles et refuges, pour devenir le chemin, l’étranger, l’ailleurs et, parfois aussi, le perdu. Solitude de l’oubli du coureur des bois. Lui qui a fait la Californie et ouvert toutes les routes poussiéreuses sur lesquelles on a effacé son nom en marchant dessus.

D’accord Yvon, ne séparons plus par le tranchant du peuple. Que l’histoire et la politique ne soit plus notre phare. Que nous acceptions enfin le grand sacrifice d’un lâché prise final qui nous fonderait sur la voie d’une liberté réelle où chacun vivrait pour sa joie et en résistant aux violences que chacun subi de ses propres moyens ou, par chance, selon ceux du clan.

Le coureur des bois était seul et la solitude était le prix de sa liberté.

Nous n’avons pas fait l’indépendance et il trop tard pour l’espérer. Si le Canada demeure le lieu de notre perte, alors cessons de lutter pour cette société et détruisons tous les liens qui nous retiennent aux solidarités que nous ne reconnaissons pas des nôtres. Ne tentons plus la résistance commune qui sépare et divise pour unir. Ne visons plus autre chose que nos vies intimes et, dans cette forme d’innocence abandonnée qui existe en sachant que la nature comble toujours le vide, rappelons-nous que l’espace qu’occupe un corps est irréductible à la face du monde jusqu’au moment où on le contraindra à l’effacement par la force, et encore, dans l’attente patiente de sa mort.

Tout passe. Qu’est-ce qui a de l’importance et qu’est-ce qui n’en a pas ? On cesse de porter le souci de tous lorsque l’on vit sa vie pour soi du mieux que l’on peut. Paradoxalement, vivant cette vie, on comble un espace que nul autre ne peut occuper. « Tant qu’il est bienveillant et qu’il veut la dignité de tous, il est bon », n’est-ce pas Yvon, mon père.

Que nous vienne ainsi un nouvel âge des libéraux. Eux qui font la job pour que tout participe du système et que rien ne soit contraire aux volontés hégémoniques des puissances dominantes de ce monde. Au moins, que le devenir de notre insignifiance collective (non pas individuelle) ne soit pas une entrave à la richesse du nombre.

De toute manière, le coureur des bois savait bien que le Gouverneur était une crapule corrompue jusqu’à l’os. Il regardait de loin les laquais qui tentaient de ramasser ses miettes en sachant que le seul pouvoir de l’homme libre était d’échapper à tout contrôle en crissant son camp aussi loin que possible dans les pays d’en haut.



Nicholas Belleau, 
20 novembre 2013. 


http://www.ledevoir.com/politique/quebec/393181/ce-qui-separe

Une vérité intérieure

imageDrunken Master. Jackie Chan, 1978. 



Si une idée clairement conçue est une idée clairement exprimée, les fruits de l’expérience - peut-être avant ceux du talent - doivent être appréciés à leur pleine valeur. En ce sens, si la liberté de nous essayer est essentielle pour tenter l’aventure de quelque chose qui vaille, la nécessité de revenir est d’autant plus manifeste pour en formuler les fins.

De là, on tirera la fermeté tranquille et la patience qu’il faut pour bien se conduire. C’est-à-dire que nous accepterons l’imperfection de nos jaillissements en cultivant une poigne qui demande du temps pour s’affermir.


Nicholas Belleau, 
16 janvier 2014. 

Les révélations de la matière


Noms de l’oeuvre et de l’artiste manquants. 



Ce qui est difficile, ce qui est rare, ce n’est pas de savoir raconter une histoire en image avec justesse (bien que cela soit déjà très difficile), non, ce qui est rare, difficile, et qui ne s’acquière que peu à l’usage, c’est de posséder une vision singulière et authentique des choses et qui s’exprime par la forme cinématographique.


La révélation de votre esprit, mis à nu devant nos yeux, nous donne-t-elle le sentiment d’une étrangeté au monde par laquelle nous vivrions avec plus de hauteur et de sensibilité ?

Arrivez-vous à nous transformer en vous transformant dans la matière ?


Nicholas Belleau, 
12 novembre 2013. 

Pour le frère, l’ami et l’autre

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Thomas Hobbes par John Michael Wright. 



Toute société se construit sur un équilibre qui est le fruit des rapports de force. 

À chacun sa nature et ses choix. À chacun la liberté de croître en fonction des singularités qui définissent sa joie. 

Dans cela, ainsi, il s’agit de connaître les limites de sa propre force en se rappelant que l’autre, dans sa poussée inverse, est ce sur quoi nous nous appuyons. 

Par cette conscience, les sociétés et les nations existent dans un devenir réellement conjoint et pluriel. Car, sur les bases d’un contrat social librement accepté, nous renonçons à l’expression de notre pleine force afin qu’elle ne s’exprime pas jusqu’à la lie - qui est le chaos entraîné par la lutte de tous contre tous et l’enferment qui refuse de rencontrer l’autre en tant qu’autre. 


Nicholas Belleau, 
7 novembre 2013. 

L’ère du soupçon

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Tadao Cern’s “contemporary facelift” of Van Gogh’s self-portrait. 



La question de la conscience dans l’art nous (re)met tous en cause.



Nicholas Belleau, 
31 octobre 2013. 

Le testament du jardinier

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Je plante arbres et arbustes comme un homme rentre chez lui pour mettre ses affaires en ordre avant la mort. Dans le beau souvenir d’Henry Miller, moi aussi je veux renaître en parc. Et puis, je me dis que si les oiseaux chantent, c’est qu’ils savent écouter.



Nicholas Belleau, 
30 octobre 2013.

État colonial, empire et conscience historique

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Il est intéressant de constater comment les Québécois ne se sentent pas concernés par la question de l’espionnage massif perpétré par le gouvernement états-unien. On peut s’expliquer cet état de fait de manière multiple : 

1- Au même titre où plusieurs existent dans la fausse conscience que le Québec est une nation souveraine, existerions-nous dans la fausse conscience de vivre « hors de l’histoire » avec l’idée farfelue que nous échappons à ces stratégies du fait que le Canada est l’allié inconditionnel des États-Unis ? 

2- Au contraire, sommes-nous si aguerris collectivement à l’histoire politique des rapports de force que rien ne nous étonne en ces domaines et que nous savons, de guerre lasse et depuis au moins la Crise d’octobre 1970, que l’État fédéral espionne tout ce qui pense et agit un temps soit peu au Québec avec les moyens les plus sophistiqués qui sont à sa disposition. 

Conséquemment, il n’y aurait jamais eu de doute en nous que, étant une extension directe des États-Unis (si non politique au moins géographique), aucun effort pour connaître les citoyens canadiens ne seraient épargnés. 

En ce sens, nous savons par notre chair et au plus profond de notre conscience que seule la voie du combat politique démocratique nous est ouverte puisqu’aucun ordre de justice réel n’est fondé en Amérique pour protéger la minorité sociale et culturelle québécoise.



Nicholas Belleau, 
30 octobre 2013. 

Retour de flammes et profession de foi

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Renate’s Nantucket, Hans Hofmann, (États-Unien, 1880–1966). 




Nous sommes devenus, par un concours de circonstances historiques complexe, un peuple qui n’existe que très peu dans la réalité. 

Plusieurs raisons peuvent venir à l’esprit pour expliquer cela. En voici deux.

1- La libératrice apesanteur qui nous est venue avec la fin « du long hiver de la survivance » a eu pour conséquences de déranger le sens de nos directions. Ainsi, plusieurs d’entre-nous sont étourdis à force d’avoir le loisir de s’étourdir. 

2- Beaucoup de gens font la promotion de la Justice en adoptant des positions injustes en regard des québécois francophones et des raisons historiques dont ils sont légitiment et collectivement porteurs. Ici, des idées qui se veulent « justes », mais qui ne sont souvent que l’expression consensuelle d’un manque de courage politique, les poussent à adopter des positons confortables par leur orthodoxie philosophico-politique.

Mais la vie, elle, la vie qui est pleine d’ambiguïtés et de contradictions, l’affirmation d’un individu véritable, avec ses beautés et les singularités de son visage, cela, ils l’évitent trop souvent dans une fuite esthétique déréalisée.

Alors, ces gens vivent, non plus dans un « confort indifférent », mais dans un luxueux confort porté par la richesse collective nationale et fondé sur la croyance que la solidarité sociale s’arrêtent au bout de leur rue et l’illusion que leurs idées politiques possèdent assez d’appuis pour être exclusives en vivant à l’extérieur de toute nuance qui doit venir dans le contexte d’une négociation civique.  

Ironiquement, pour nous qui avions accoucher, par l’humanisme et les idées républicaines, de sociétés fondées sur le contrat social, où les allégeances individuelles et claniques devaient être dépassées par le sens d’une solidarité civique (au moins) nationale, nous voyons les fruits de nos travaux attaqués et mis à mal par ces rêveurs cosmopolites habillés dans leurs costumes de vertu impeccables, qui affirment à qui veut l’entendre : « Ma justice embrasse la totalité du réel, ce qui ne reconduit pas ses termes, ce qui l’excède ou la contredit est injuste et n’a pas droit de citer ». 

En ce sens, songeant à ma propre vie, les temps présents ont au moins ceci d’heureux qu’ils me révèlent à moi-même les pistes d’une pensée plus mature et mieux incarnée dans le tissu historique et social québécois.  

 

Nicholas Belleau, 
25 octobre 2013. 

Faire monde

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Jurōjin Shibata Zeshin (Japanese, 1807–1891)


Deleuze explique : la sociabilité est le contraire de la mondanité. La sociabilité veut le commun, commande la généralité, alors que la mondanité veut l’unique, comprend le monstrueux. Or, les monstres sont seuls. Vivent seu
ls. Lorsqu’ils rencontrent leurs contemporains de manière mondaine, c’est sans socialiser avec eux, car ainsi leurs rapports avec l’univers seraient communs et, cela, ils ne le peuvent par nature. Voilà comment le philosophe résolu du même coup la question de l’aristocratie, qui est le monde dont les lois n’ont pas été prévues par Dieu. 


Nicholas Belleau, 
24 octobre 2013. 

Vivre au milieu


Intituto d’investigation cultural, Potosi, Bolivie.  



Comme il est difficile et délicat de vivre au milieu pour qui dit : « Ma patrie ce sont mes idées », car au milieu nous devenons un peu (l’)autre et, autrement, ne disent-ils pas « les tièdes, je les recracherai de ma bouche ».

Pour ma part, ma patrie est le Québec et j’existe dans la pluralité des idées qui l’animent.

Nicholas Belleau, 
19 octobre 2013.